• les dingues et les paumés

    Hubert-Félix Thiéfaine

     

    davplesse

     

    Hubert-Félix Thiéfaine
    Les Dingues Et Les Paumés
    Paroles: Hubert-Félix Thiéfaine. musique: Claude Mairet
    "Soleil cherche futur"

    Les Dingues Et Les Paumés jouent avec leurs manies.
    Dans leurs chambres blindées, leurs fleurs sont carnivores
    Et quand leurs monstres crient trop près de la sortie,
    Ils accouchent des scorpions et pleurent des mandragores
    Et leurs aéroports se transforment en bunkers,
    À quatre heures du matin derrière un téléphone.
    Quand leurs voix qui s'appellent se changent en revolvers
    Et s'invitent à calter en se gueulant "come on!"

    Les Dingues Et Les Paumés se cherchent sous la pluie
    Et se font boire le sang de leurs visions perdues
    Et dans leurs yeux-mescal masquant leur nostalgie.
    Ils voient se dérouler la fin d'une inconnue.
    Ils voient des rois-fantômes sur des flippers en ruine,
    Crachant l'amour-folie de leurs nuits-métropoles.
    Ils croient voir venir Dieu ils relisent Hölderlin
    Et retombent dans leurs bras glacés de baby-doll.

    Les Dingues Et Les Paumés se traînent chez les Borgia
    Suivis d'un vieil écho jouant du rock 'n' roll
    Puis s'enfoncent comme des rats dans leurs banlieues by
    night,
    Essayant d'accrocher un regard à leur khôl
    Et lorsque leurs tumbas jouent à guichet fermé,
    Ils tournent dans un cachot avec la gueule en moins
    Et sont comme les joueurs courant décapités
    Ramasser leurs jetons chez les dealers du coin.

    Les Dingues Et Les Paumés s'arrachent leur placenta
    Et se greffent un pavé à la place du cerveau
    Puis s'offrent des mygales au bout d'un bazooka
    En se faisant danser jusqu'au dernier mambo.
    Ce sont des loups frileux au bras d'une autre mort,
    Piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal.
    Ils ont cru s'enivrer des chants de Maldoror
    Et maintenant, ils s'écroulent dans leur ombre animale.

    Les Dingues Et Les Paumés sacrifient Don Quichotte
    Sur l'hôtel enfumé de leurs fibres nerveuses
    Puis ils disent à leur reine en riant du boycott:
    "La solitude n'est plus une maladie honteuse.
    Reprends tes walkyries pour tes valseurs maso.
    Mon cheval écorché m'appelle au fond d'un bar
    Et cet ange qui me gueule: "viens chez moi, mon salaud"
    M'invite à faire danser l'aiguille de mon radar."

     

     

    Thiéfaine ? Un type complexe. Pas compliqué, non non. Juste complexe. Réaliser une interview n'est pas chose facile. Comprendre les différents degrés de certaines paroles de chansons relève de l'exploit, un peu comme dans un texte de Olivier Bidchiren. Un seul homme donc, qui revient en force sur les devants de l'actualité musicale avec un nouvel album intitulé : La Tentation du Bonheur.

    Autopsie d'un cas particulier.

    Voilà un chanteur pas comme les autres. " Un cas ", disent les experts. Parce que censuré non officiellement à la T.V. (combien d'annulations au dernier moments ?) et peu diffusé à la radio, HFT est méconnu pour ne pas dire inconnu du grand public. Pourtant, tous ses albums sont disques d'or. Ne cherchez pas de CD-singles. La promotion d'un album se limite à quelques émissions radiophoniques, et c'est tout. Chose curieuse malgré tout : une tournée de Thiéfaine, c'est une centaine de dates, 150 000 personnes et 3 Zéniths remplis à Paris. C'est grave Docteur MOJO ?
    Dans ces conditions, il convient lorsqu'on rédige un article sur Thiéfaine de ne pas tomber dans les éternels clichés que les initiés connaissent tout en présentant le bonhomme et son oeuvre à ceux qui ne connaissent pas.

    Je pourrais commencer par dire que HFT est l'un des rares artistes à avoir été reconnu par son maître : Léo Ferré. Moi, par exemple, quand je faisais de la musique qui se réclamait proche de Thiéfaine, celui-ci ne sachant pas que j'existais ne m'a pas reconnu. Pourquoi ? Parce que je faisais du sous-Thiéfaine. Et il le dit lui-même, à un moment de sa vie, il a du prendre sur lui pour évincer les relents de Ferré pour passer du stade sous-Ferré à celui de Thiéfaine. Et on ne peut pas dire qu'il ait raté son coup, l'animal en (fin de) quarantaine.

    Thiéfaine monte sur scène en 1973. Pendant cinq ans, il alignera des spectacles complètement délirants. En 1977, il s'impose au sein du groupe folkloridrôle Machin. Jusqu'en 1980, Thiéfaine se grime, se déguise. Du genre, je me ramène sur scène muni d'un balai à chiotte et d'une grande cape rouge façon Dracula. En 1978, c'est le lancement discographique de sa carrière. Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s'émouvoiri... sera le premier album (on retrouve Machin avec Tony Carbonare à la basse + Claude Mairet dans les musiciens), rapidement suivi par Autorisation de délirer (1979), De l'amour, de l'art ou du cochon (1980), Dernières balises avant mutation (1981), et Soleil cherche futur (1982). Un double Live exceptionnellement bon paraît en 1983, enregistré à l'Olympia. Cette première étape de la carrière solo de Thiéfaine se résume en peu de mots : humour, amour, mort, poésie, ambiance. Les trois premiers albums ne seront tirés qu'à 3.000 exemplaires et réuniront les chansons écrites entre 1966 et 1976. Mais avec le temps, ils deviendront vite disques d'or. Et à force de travail acharné et de talent, le succès arrive au grand galop, avec des propositions de T.V., et tout, et tout. Arrêtons-nous un instant sur l'ambiance Thiéfaine. Le ton des chansons, tant au niveau des paroles que des musiques est éloquent : La fille du coupeur de joints, Vendôme gardenal snack... impliquent une certaine connivence avec la marginalité de la fin des années 70. Drogues, sexe, alcool sont d'ailleurs des thèmes récurrents dans les textes des chansons. Et parfois les trois en même temps (Cabaret Sainte Lilith, 1981). Mais d'autres chansons plus sérieuses, tristes (il s'agit là d'un euphémisme : n'écoutez pas Thiéfaine si vous faites une dépression nerveuse, le suicide vous guette...), sur l'amour raté, le raz-le-bol de la société (Je t'en remets au vents, La dêche, le twist et le reste, Le chant du fou, La queue, Alligator 427...)

    A l'ombre de vos centrales je crache mon cancer
    Je cherche un nouveau nom pour ma métamorphose
    Je sais que mes enfants s'appelleront... vers de terre...
    Moi je vous dis bravo et vive la mort !

    Ambiance macabre, donc. Mais la poésie ! Le mot juste, toujours. Paradoxalement, les mots de Thiéfaine ressemblent beaucoup au mouvement dada puis surréaliste. On accroche ou pas. Mais quand on se sent attiré par les oeuvres abyssales de Thiéfaine, c'est sa sensibilité qui rejoint la nôtre. Dès lors, les émotions passent... Et on pleure quand l'intro des Dingues et des paumés résonne sur la scène. Si le courant passe entre les chansons et le public, une osmose se dégage et vous fait chavirer comme le Titanic aux prises avec un iceberg. Pendant de temps, les joints passent, de main en main. On se demande pourquoi les générations se renouvellent. Car même si les jeunes sont les plus nombreux, il n'est pas rare qu'ils soient accompagnés de leurs parents. On se demande pourquoi personne d'autre dans la chanson française n'a réussi ce prodige : faire du rock ou de la variété sur des paroles inimitables. Les fans pensent que Thiéfaine est génial. Il n'y a peut-être pas besoin d'aller chercher plus loin.

    Rien ne sert donc de s'appeler Einstein pour imaginer que la vie du chanteur se résume à une énorme fête, qui tourna mal après les concerts de 1982. Malade, comme il dit, Thiéfaine est en fait tombé dans le cerle infernal des drogues dures et mettra du temps à s'en remettre. Les messieurs du showbizz n'ont pas tout compris. Et lorsque Thiéfaine se voit obligé de refuser des plateaux de télévision (vous avez déjà vu la gueule d'un junkie ?), il passe pour un prétentieux qui crache sur les médias. Quiproquo qui lui coûtera cher, puisque même aujourd'hui, ces messieurs-qui-tirent-les-ficelles-de-tout ne lui ont toujours pas pardonné ! A cette différence que Thiéfaine s'en fout, puisqu'il n'a pas besoin de cela pour vendre et se faire connaître : le bouche-à-oreille, c'est tellement mieux.

    Mais justement : le bouche-à-oreille a aussi ses mauvais côtés. En 1984, Thiéfaine apprend par la radio qu'il est mort d'une overdose. Ce choc contribuera à le relancer dans une nouvelle période où Claude Mairet sera presque omniprésent à la composition musicale : Alambic sortie sud (co-signé Thiéfaine-Mairet, 1984), Météo für Nada (1986), Eros über alles (1988). Changement d'ambiance. Plus rock, moins underground (surtout pour les deux derniers). Tony Carbonare ne se contente plus que de réaliser les albums, Mairet reprenant les arrangements. Les tournées marathon s'enchaînent ainsi que deux albums live : En concert Vol.2 (1986 - avec un vinyle format 45t accompagnant le 33t) et Routes 88.

    Et puis... Hubert a un enfant : Hugo. Il en parle dans Septembre rose (extrait de l'album Eros über alles). Et là... Les choses changent une fois de plus : Thiéfaine entre dans sa troisième période, dont il n'est toujours pas sorti. Mairet poursuivra sa route seul, désormais. Depuis Chroniques bluesymentales sorti en 1990, tous les textes et musiques sont signés Thiéfaine. L'homme de l'ombre, Tony Carbonare, est toujours là. Chroniques ... est enregistré à New-York pendant l'été 1990. Retour à une sonorité de la première période mais avec plus de maturité. Puis Fragments d'hébétude (1993), le plus long album (14 chansons) où les délires reviennent dans les textes (Les mouches bleues...) mais aussi entre les chansons (rires à la fin...). Thiéfaine s'adjoint l'aide d'un nouveau guitariste qui saura s'imposer avec brio à la direction musicale pour les concerts : Patrice Marzin.

    La tentation du bonheur

    Onzième album studio. Des violons, des guitares... Des chansons faussement drôles (24 heures dans la nuit d'un faune, La philosophie du chaos...) où Thiéfaine nous reparle des morts, mais surtout de la vir, de l'ennui. Comme au début. La fin de 24 heures... est en cela éloquente :

    Puis j'ai mis ma dernière tournée en me demandant
    Si les morts s'amusaient autant que les vivants
    puis j'ai mis ma dernière tournée en me demandant
    si les morts s'ennuyaient autant que les vivants
    puis j'ai mis ma dernière tournée en me demandant
    si les morts se sentaient aussi seuls que les vivants

    Puis suit une chanson douce, triste, lente : Critique du chapitre 3 (du livre de l'Ecclesiaste). Elle aurait très bien pu faire partie de Dernières balises... ou Soleil cherche futur. La sonorité et l'ambiance rappellent cette période. Les paroles également. Témoin, le dernier couplet :

    D'autres salauds cosmiques
    S'enivrent à Bételgeuse
    Dans les chants magnétiques
    Des putains nébuleuses
    L'humain peut disparaître
    Et son monde avec lui
    Qu'est-ce que la planète Terre
    Dans l'oeil d'un rat maudit
    Pour un temps d'amour
    Tant de haine en retour

    Bon. La tentation du bonheur s'inscrit dans la logique de la phase 3 de la carrière de Thiéfaine. En même temps, je pense que toutes les chansons renvoient à d'autres opus, parfois anciens. Pae exemple : La nostalgie de Dieu déploie des cassures de rythme, des sonorités de clavecin ainsi que des attitudes vocales semblables aux tous premiers albums. Là où l'on prend conscience que Thiéfaine construit une oeuvre complète (il ne se contente pas d'aligner des albums comme d'autres), c'est en regardant de plus près Orphée nonante huit. Après Narcisse 81 (1981) et Diogène série 87 (1986), nous voici aux prises avec Orphée 98. La continuité des mythes. Si l'on commence à s'engager dans cette voie et dans ce type d'analyse, il est plus aisé de comprendre pourquoi Thiéfaine se compare plus à un peintre qu'à un poête. Son oeuvre n'est pas simplement un recueil littéraire mais plûtot une succession de tableaux qui, une fois tous alignés, constitueront une énorme fresque.

    Papa pour la deuxième fois, Thiéfaine réalise une superbe chanson (Tita dong-dong song), où le jeu et le son de batterie rappelent, une fois de plus, la fin des années 70. Le Bonheur n'est peut-être rien d'autre qu'une tentation. Déjà dans Septembre Rose :

    Et nos regards préludent Le jeu de la pudeur Quand par manque d'habitude On s'méfie du bonheur

    Le deuxième fils d'Hubert (Lucas) a contribué à ce nouvel élan dans lequel le chanteur s'est engouffré depuis qu'il est papa. Thiéfaine ne rit pas avec les enfants. On se souvient des pochettes de Dernières balises... et Soleil cherche futur. La photo choc de cette petite fille , au sourire espiègle, tenant un coeur sanglant dans lequel une seringue est plantée. Plus près de nous, Kill the kids (1990) dénonçait ces gamins que l'on envoie à la guerre ; avec toujours cette pointe grinçante et ironique d'un humour qui fait réfléchir.

    Ce ne fut donc pas surprenant de retrouver Thiéfaine tout au long du Téléthon 1996. Contrairement à d'autres, il a chanté une ancienne chanson (Loreleï Sebasto Cha, 1982) et a participé pendant les plus de trente heures de la manifestation, en direct de Nancy. Ce ne fut pas pour faire de la figuration mais pour donner à des enfants en difficulté ce qu'une personnalité connue (même à part) est en mesure d'apporter.

    Psychopompes, métempsychoses & sportswear : les admirateurs ont toujours dit que le jour où Thiéfaine ferait du rap, ils décrocheraient. Or, sans être un vrai rap, Psychopompes... en est rès proche. Un refrain negro-spiritual : "Nike your mother / reebock your sister & adidas rock'n'roll". Une référence supplémentaire à l'oeuvre passée de l'artiste dans laquelle on retrouve une chanson intitulée Was ist das rock'n'roll ? (1988). Le calembour est approximatif mais reste clair et drôle (!). Tout le monde aura vu le clin d'oeil au groupe de rap. Comme quoi une blague peut en cacher une autre...

    1998

    Oh surprise : pas de tournée. Un nouvel album devrait paraître fin 1997 et 1998 sera l'année Thiéfaine. L'artiste fêtera ses 20 ans de discographie, ses 25 ans de scène et ses 50 ans biologiques. Pour ce faire, une gigantesque tournée et un spectacle délirant nous est promis par l'interessé. Alors faites des économies et joignez-vous à la foule, il y aura bien un concert près de chez vous. Découvrez ou redécouvrez Thiéfaine. Et jetez-vous sur le dernier album : vous constaterez que la chanson française n'est pas aussi creuse que ce que l'on voudrait nous faire croire.

    "Thiéfaine (1948 - non déterminée)"
    (Janv. 1997)

    Article écrit par Jérémi Sauvage

    Les mots d'Hubert-Félix emportent tout vers l'inconnu, vers la tendresse aussi, quand la tendresse lui prend la main.

    Léo Ferré

     

    http://leelooh.free.fr/

     

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