• Les mémoriaux des attentats, une enquête pour l’histoire de notre société confrontée au terrorisme - Mourir d'enseigner la tolérance

    Durant les quelques jours qui ont suivis l’attentat du 13 novembre 2015 à Paris, dans un élan de concorde nationale, des anonymes ont déposés, autour des lieux marqués par crimes, des milliers de messages, dessins et fleurs. Comment garder la trace de ces mémoriaux, de cette histoire collective ?

     

    Fleurs, bougies et drapeaux en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, devant le café restaurant 'Le Carillon' le 25 novembre 2015, Paris, France.Fleurs, bougies et drapeaux en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, devant le café restaurant 'Le Carillon' le 25 novembre 2015, Paris, France. Crédits : Photo by Raphael GAILLARDE/Gamma-Rapho via Getty Images - Getty

     

    Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine et l’assassinat cruel de Samuel Paty, le gouvernement a déclaré une guerre pour que, selon les propos d’Emmanuel Macron tenus en conseil de sécurité : « la peur (change) de camp ». L’émotion est là, la peur en fait partie, et elle se rappelle à nous, une fois de plus, dans l’expérience de ces actes d’une violence inouïe destinés justement à terroriser. Après la peur, après la colère, se pose le temps de l’histoire, de ce que cette brutalité aura changé quand les profs retourneront en cours, que les élèves reprendront le chemin de l’école. Comment la vie reprend aux endroits où le terrorisme a frappé (effacé). Trois ans après les attentats du 13 novembre 2015, Emmanuel Macron annonçait la création d’un mémorial des attentats, dont il confiait la mission d’élaboration à l’historien Henri Rousso pour pouvoir reconstruire après la sidération, c’était en septembre 2018.

     

    Comment faire entrer l'émotion au musée ? 

     

    Un musée pour commémorer l’évènement et rendre hommage aux victimes sera donc chargé d’incarner la peine et le traumatisme national mais à l’échelle d’un quartier, au croisement de rues si familières avant, reste l’étrangeté. Que fait-on après quand l’effroi et la sidération ont fait irruption en bas de son immeuble ? Sarah Gensburger est sociologue, voisine du Bataclan elle a tenu un journal des semaines qui ont suivi l’attentat du 13 novembre 2015 pour observer avec finesse comment se reconstruit l’ordinaire après la brutalité de l’évènement, comment les voisins, les travailleurs qui ont directement maille à partir avec les lieux de l’attentat composent avec la banalité d’avant et l’empreinte de la violence dans leur paysage quotidien. Elle s’est associée depuis avec de nombreux autres chercheurs pour étudier une des formes de l’expression collective de l’émotion et les questions liées à sa conservation : Sarah Gensburger et Gérome Truc publient un ouvrage collectif dans quelques jours : Les mémoriaux du 13 novembre, une enquête sur ces monuments éphémères et spontanés, alimentés par les anonymes.

     

    Archiver les traces d'un chagrin collectif

     

    Ces mémoriaux constituent un rituel de deuil répertorié avec leurs messages qui rassurent sur la puissance du collectif face à la peur, le rappel de valeurs réconfortantes : la paix, la solidarité, et surtout l’empathie. Avec ses dessins d’enfants, ses bouquets de fleurs, ses drapeaux et ses bougies, la pratique banalisée de ces mémoriaux dit l’extraordinaire d’une tragédie qui en modèle le caractère historique, et nous donnent des indices précieux sur la façon dont une population réagit à l’attentat. Une vie de quartier, l’« activité banale et récurrente », qui reprend invariablement : les trajets routiniers des habitants, les tournées de la propreté municipale, c’est l’ordinaire et sa restauration, l’habitude, qui reprend force et rétablit la société d’après, à la fois identique et transformée. 

    Comment conserver ces traces minuscules dont la banalité trouble le geste d’archivage, comment penser à l’histoire qu’on en fera alors que le présent nous submerge d’émotions si fortes que se projeter dans l’avenir semble inaccessible ? Les mémoriaux du 13 novembre, c’est une enquête et un « mémorial de papier » pour rendre possible l’histoire collective de l’expérience du terrorisme qu’on en fera demain.

    Sarah Gensburger et Gérôme Truc, Les mémoriaux du 13 novembre, Editions EHESS, 2020. 

    Sarah Gensburger, Mémoire vive, chronique d'un quartier, Bataclan 2015 - 2016, Anamosa, 2017.

     

    Après l'assassinat terroriste de Samuel Paty le vendredi 16 octobre dernier, Être et savoir donne la parole aux enseignants.

    Samuel Paty était âgé de 47 ans. Il est mort pour avoir enseigné la liberté d'expression.Samuel Paty était âgé de 47 ans. Il est mort pour avoir enseigné la liberté d'expression. Crédits : FREDERICK FLORIN / AFP - AFP

    Après l’assassinat terroriste de Samuel Paty vendredi 16 octobre, parole aux enseignants dans Etre et savoir. Pour raconter leur travail, évoquer leurs difficultés sans fard pour enseigner l’histoire, la tolérance et la liberté d’expression, et dire ce qu’ils attendent de l’Education nationale et de la société dans son ensemble en terme de soutien.

    Nous entendrons 7 professeurs, certains enseignent l’histoire géographie et l’éducation morale et civique au collège comme Samuel Paty : l'historien Iannis Roder, qui est également membre du Conseil des sages de la laïcité et responsable des formations au mémorial de la Shoah, Laura Mougel et Kamel Chabane ; ou au lycée pour Christine Guimonnet, qui est aussi secrétaire générale de l’APHG (Association des professeurs d’Histoire géographie). Karen Prévost-Sorbe s’occupe spécifiquement d’éducation aux médias et aux réseaux sociaux, elle est coordinatrice CLEMI de l’académie d’Orleans-Tours. Rachid Zerrouki est professeur des écoles et enseigne en SEGPA, Elsa Boutteville en école élémentaire, elle nous dira comment elle enseigne les valeurs de tolérance et l’esprit critique dès les petites classes. 

    À LIRE AUSSI

    Le rôle essentiel du dialogue

    Il est primordial d'ouvrir un espace de dialogue avec les élèves et leur famille, rappelle Laura Mougel.

    Il n'y aucune raison de refuser les questionnements des élèves, toutes les questions, c'est le rôle de l'enseignant de les recevoir. Iannis Roder

    Le dialogue avec les familles est nécessaire, il ne faut pas les exclure de ce rôle-là. Laura Mougel

    Et ce dès le plus jeune âge 

    Le travail sur l'acceptation de la différence doit commencer dès les petites classes selon Elsa Bouteville.

    Dès qu'on entre dans l'école on commence à travailler sur la notion de différence, on pose ces questions-là dès l'entrée en maternelle. Elsa Bouteville

    On attend peut-être un peu trop tard pour aborder les questions de religion, on pense souvent que les enfants sont trop jeunes. Elsa Bouteville

    La force du collectif 

    Il est plus que jamais nécessaire de faire cohésion explique Christine Guimonnet.

    On répond en faisant République avec les élèves. Kamel Chabane

    Je redoute un peu la rentrée du 02 novembre, je crois qu'il faut s'y préparer de façon collective. Rachid Zerrouki

    Samuel Paty c'est nous. Christine Guimonnet

     

    L'importance de la formation

    Les enseignants n'ont pas assez de formation qui leur présente des cas concrets, selon Laura Mougel.

    Je crois que nous avons aussi grandement besoin d'un enseignement laïque des faits religieux, il faut savoir de quoi on parle, aujourd'hui croire on ne sait plus ce que cela veut dire. Iannis Roder

    Il faut un solide bagage scientifique, didactique et pédagogique pour répondre aux questionnements des élèves, et régler les problèmes mémoriels qui sont les nôtres. Kamel Chabane

    La première fois qu'il m'est arrivée d'être remise en cause sur le contenu de mon enseignement, clairement je n'étais pas prête. Laura Mougel

    Ce que peut l'école

    "C'est en poursuivant notre travail que nous rendrons hommage à Samuel Paty et sa famille", explique Kamel Chabane.

    Oui je m'attendais à ce que l'école soit visée, parce que l'école représente ce qui permet de former des citoyens dans un cadre républicain. Iannis Roder

    L'école n'est pas un sanctuaire, les enfants y rapportent les propos de leur famille. Kamel Chabane

    Il faut pouvoir émanciper et libérer les élèves de ces pensées dogmatique, c'est un travail sur le long terme. Rachid Zerrouki

    Il y a un vrai malaise mais il y a aussi une vraie détermination à ne pas céder. Christine Guimonnet

    La République n'est pas un mot, si c'est un mot vide ça ne sert à rien. Christine Guimonnet

    Et ce qu'elle attend 

    Christine Guimmonet rappelle la nécessité d'un soutien fort pour les enseignants et d'entraide.

    On attend des actes forts, on a besoin d'une vraie revalorisation, du soutien de l'institution et de protection. Christine Guimonnet

    Le rôle des réseaux sociaux

    Comme l'explique Rachid Zerrouki, dans cette histoire les réseaux sociaux ont joué un rôle de détonnateur.

    Ce qui me fait peur aujourd'hui c'est la multiplicité des acteurs qui se met en place. Je parle beaucoup des réseaux sociaux avec mes élèves, je n'ai pas le choix. Rachid Zerrouki

    On a depuis quelques années une forte demande de la part des professeurs concernant les réseaux sociaux. Karen Prévost-Sorbe

    Retrouvez la tribune de Iannis Roder dans Le Monde du 22 septembre dernier : "C'est à l'école que s'enseignent la République et ses enjeux".

    Lien vers l'Association de journalistes bénévoles Entre les lignes.

    Illustrations sonores :

    • Imagine, Noa et Khaled (2009).
    • Imagine, John Lennon (1971).
    • Témoignages de parents d'élèves lors de la manifestation en hommage à Samuel Paty Place de la République le dimanche 18 octobre.

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    « Sagesse AmérindienneConfinement… et cages, est-ce si différent ? »

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